Logement, démographie et vitalité communale : Comment la donnée peut réouvrir le dialogue
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Logement, démographie et vitalité communale : Comment la donnée peut réouvrir le dialogue

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Auteur: Terre de données
Date: 18 décembre 2025
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À l’approche des municipales, beaucoup de communes se retrouvent prises dans une tension difficile à gérer : l’urgence du logement, la sensibilité des habitants à tout nouveau programme, la contrainte du ZAN et la crainte de voir se dégrader, dans le même temps, écoles, commerces et services publics.

Derrière ces arbitrages, un sujet émerge de plus en plus clairement : le lien entre types de logements disponibles, trajectoires démographiques locales et vitalité du territoire.

Quand le coût et la taille du logement pèsent sur les naissances

Des travaux récents de l’économiste Benjamin Couillard, à partir de données américaines, montrent que la hausse des coûts du logement depuis 1990 expliquerait environ 11 % de naissances en moins et plus de la moitié de la baisse du taux de fécondité entre les années 2000 et 2010. Surtout, ils indiquent qu’augmenter l’offre de grands logements génère bien plus de naissances supplémentaires qu’agir uniquement sur les petites surfaces.

Même si ces résultats portent sur les États-Unis, ils entrent en résonance avec la situation française. En 2023, la France a enregistré 678 000 naissances, soit environ 20 % de moins qu’en 2010, et un taux de fécondité de 1,68 enfant par femme, l’un des plus bas niveaux depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2024, ce taux est encore descendu à 1,62.

Dans ce contexte, la question de la place des logements familiaux (T3, T4, T5) dans le parc existant et à produire prend une dimension démographique, au-delà de la seule programmation urbaine.

Une double crise logement / démographie pour les territoires

Les chiffres du mal-logement donnent une idée de l’ampleur de la tension. La Fondation Abbé Pierre estime qu’environ 4,2 millions de personnes sont en situation de mal-logement (absence de logement personnel, surpeuplement, habitat indigne…), et que près de 15 millions de personnes sont touchées à un titre ou à un autre par la crise du logement.

Parallèlement, environ 350 000 personnes vivent sans domicile, selon des chiffres régulièrement repris par les pouvoirs publics et les rapports officiels.

La demande de logement social atteint un niveau inédit : fin 2024, près de 2,77 millions de ménages étaient en attente, en hausse de 6 % sur un an, tandis que les attributions reculaient. Les agréments de logements sociaux, eux, sont tombés à 82 000 en 2023, contre 124 000 en 2016, soit un plus bas depuis vingt ans, avec un léger rebond estimé autour de 84 000 en 2024.

Dans le même temps, la France compte environ 3,1 millions de logements vacants, soit près de 8 % du parc, selon l’Insee.

Le neuf n’absorbe plus cette tension. Au premier trimestre 2025, environ 12 300 logements neufs ont été mis en vente, en baisse de 16,5 % sur un an, et le stock de logements disponibles à la vente tourne autour de 76 000 unités fin mars 2025.

Pour un territoire, l’enjeu n’est donc pas seulement de “construire plus”, mais de comprendre finement quelle offre manque réellement, où, et avec quels effets potentiels sur la démographie locale.

Le cercle vicieux qui menace les communes

Pour les élus locaux qui s’apprêtent à prendre ou reprendre leurs fonctions, cette double crise logement-natalité n’est pas qu’une statistique nationale. C’est une menace existentielle pour leur territoire.

La spirale du déclin démographique est bien documentée :

Une commune qui ne parvient pas à offrir des logements familiaux abordables voit partir ses jeunes ménages vers des territoires plus accessibles. Les familles qui restent ont moins d’enfants. Les naissances diminuent, entraînant la fermeture de classes d’école, parfois d’établissements entiers. Cette fermeture dégrade l’attractivité de la commune, qui perd un argument majeur pour attirer de nouvelles familles. Les commerces et services suivent le même mouvement : moins d’habitants, moins de clients, moins de services.

Sur le plan financier, les conséquences sont tout aussi graves. Moins d’habitants signifie moins de recettes fiscales (taxe d’habitation pour les résidences secondaires, taxe foncière, droits de mutation). Les dotations de l’État, calculées en partie sur le nombre d’habitants, diminuent. La commune doit pourtant maintenir ses infrastructures et services pour une population vieillissante qui nécessite des équipements spécifiques.

Le vieillissement de la population restante accroît les dépenses sociales et de santé, tandis que la base fiscale s’érode. Un cercle vicieux s’installe : pour maintenir ses services, la commune doit augmenter sa fiscalité, ce qui réduit encore son attractivité et accélère le départ des actifs.

Un dialogue élus / opérateurs souvent sous tension

Dans ce contexte, les échanges entre collectivités et opérateurs immobiliers se tendent facilement :

  • Les promoteurs, échaudés par deux années noires, reportent leurs projets. Ils peinent à obtenir les garanties financières bancaires nécessaires, accumulent les invendus, et face à l’incertitude réglementaire et fiscale, préfèrent l’attentisme. Résultat : les mises en chantier s’effondrent, 33% en dessous du niveau pré-Covid.
  • Les élus, de leur côté, se retrouvent pris en tenaille. Ils font face à une pression sociale croissante de leurs administrés en quête de logement, subissent les critiques sur le manque de logements sociaux, mais doivent composer avec une opposition parfois virulente à tout nouveau projet de construction. Comment arbitrer entre le besoin criant de logements et les contraintes du Zéro Artificialisation Nette ? Comment programmer les bons logements, au bon endroit, sans commettre d’erreur coûteuse ?

Chacun dispose de contraintes légitimes, mais les discussions se bloquent lorsque l’on reste sur un registre d’affirmations générales : “il faut construire”, “on a déjà assez construit”, “les écoles vont fermer”, “le quartier va se densifier”.

L’expérience montre qu’un diagnostic partagé, fondé sur des données territoriales accessibles aux deux parties, facilite souvent la sortie de ce face-à-face.

La data territoriale : l’outil de réconciliation

Face à cette impasse, les données territoriales ouvertes offrent une issue. Non pas comme une solution miracle, mais comme un langage commun qui permet de sortir des postures et des intuitions pour construire sur des faits vérifiables.

Pour les élus, la data territoriale permet de :

Objectiver les besoins réels. Combien de familles avec enfants vivent actuellement dans des logements trop petits ? Quelle est la demande réelle pour des T4 et T5 sur la commune ? Quels quartiers connaissent la plus forte tension locative ? Les données du recensement de l’INSEE, croisées avec celles des fichiers fonciers et des demandes de logement social, donnent des réponses précises à ces questions.

Anticiper les évolutions démographiques. En analysant la pyramide des âges, les projections démographiques et les trajectoires résidentielles, les élus peuvent prévoir les besoins en logement à 5, 10, 15 ans. Ils peuvent identifier les quartiers qui vont vieillir, ceux qui attirent les jeunes ménages, les risques de fermeture de classe.

Identifier les gisements fonciers pertinents. Où sont les logements vacants ? Depuis combien de temps ? Quelles sont les caractéristiques du parc existant ? Les données permettent de cibler les opérations de rénovation les plus pertinentes, de lutter contre la vacance, de densifier là où c’est possible sans artificialiser.

Dialoguer avec l’État et les financeurs sur des bases solides. Un projet de logement social appuyé par des données territoriales précises a infiniment plus de chances d’obtenir des financements qu’un projet construit sur une simple intuition.

Légitimer les décisions politiques. Face aux oppositions, rien ne vaut des données objectives pour justifier un projet : voici le nombre de demandes de logement non satisfaites, voici l’évolution de la population scolaire, voici les besoins en équipements publics.

Pour les promoteurs, ces mêmes données représentent une assurance :

Sécuriser leurs investissements. Programmer un immeuble de T4 dans un quartier où la demande porte sur des studios est une erreur commerciale coûteuse. Les données de marché, croisées avec les caractéristiques socio-démographiques locales, permettent d’ajuster la programmation à la demande réelle.

Identifier les quartiers porteurs. Quels sont les secteurs en développement ? Où s’installent les jeunes actifs ? Quels quartiers bénéficient d’une dynamique positive ? Les données de marché immobilier, de création d’emplois, de développement commercial orientent les choix d’implantation.

Anticiper les évolutions réglementaires. Les zones soumises à l’encadrement des loyers, les secteurs classés en Zéro Artificialisation Nette, les quartiers identifiés comme prioritaires pour la rénovation urbaine : autant d’informations cruciales pour construire des projets viables.

Dialoguer avec les collectivités sur un pied d’égalité. Quand promoteur et élu partagent la même vision du territoire, fondée sur les mêmes données, les négociations deviennent constructives. On sort du rapport de force pour entrer dans la co-construction.

Municipales 2026 : un moment pour poser les bases d’un diagnostic partagé

La campagne municipale qui s’ouvre va mettre sur la table des questions sensibles : accès au logement, évolution des impôts locaux, maintien des écoles, avenir des centres-bourgs, rénovation énergétique du parc existant.

Les équipes sortantes comme les candidates et candidats peuvent tirer parti de la data territoriale pour :

  • Clarifier les enjeux : montrer, territoire par territoire, où se situent les tensions les plus fortes (mal-logement, demande sociale, vacance, déclin démographique).
  • Objectiver les marges de manœuvre : quelle place reste-t-il réellement pour du neuf au regard du ZAN, quel potentiel d’action sur le parc existant, quels effets financiers possibles de tel ou tel scénario de production ?
  • Construire un langage commun avec les opérateurs : partager un même référentiel de données, accepter que certains indicateurs soient discutés, mais s’appuyer sur des ordres de grandeur établis.

De la donnée à la coopération

Le lien entre logement, démographie et vitalité communale est désormais largement documenté, des travaux académiques aux rapports publics.

La question n’est plus uniquement de savoir “s’il faut construire plus ou moins”, mais de préciser :

  • quels types de logements manquent réellement,
  • dans quels quartiers,
  • avec quels effets probables sur les habitants, les services publics et les finances locales.

La data territoriale ne remplace ni le débat démocratique ni l’expertise des acteurs de terrain. Elle offre un socle pour éclairer ce débat, réduire les zones de malentendu et explorer des compromis plus fins entre exigences de sobriété foncière, besoins en logements familiaux et trajectoires démographiques.

Dans un contexte où le logement est à la fois une urgence sociale et un sujet électoral sensible, disposer de ce socle partagé peut constituer un appui utile pour tous les acteurs impliqués.

L’urgence d’agir

Le temps de l’attentisme est révolu. Chaque année perdue, ce sont des milliers de naissances en moins, des familles qui renoncent à leurs projets, des communes qui s’enfoncent dans le déclin. La recherche de Benjamin Couillard nous l’a démontré : le logement n’est pas qu’une question sociale, c’est un enjeu démographique majeur.

Les élections municipales qui approchent représentent une occasion unique de changer de paradigme. Les futurs maires qui sauront s’appuyer sur les données territoriales pour construire une politique du logement ambitieuse et réaliste, qui sauront faire de la data le terrain de dialogue avec les promoteurs et les aménageurs, ceux-là donneront à leur commune une chance de prospérer.

À l’inverse, ceux qui continueront à naviguer à vue, entre pressions contradictoires et décisions intuitives, condamneront leur territoire à un lent étiolement : fermeture d’écoles, départ des jeunes, vieillissement, perte d’attractivité, dégradation des finances publiques.

Le choix est clair. Les outils existent. Les données sont là. Il ne manque que la volonté d’agir.

Car sans logements adaptés, il n’y aura pas de bébés. Et sans bébés, il n’y aura bientôt plus de commune vivante à administrer.